Le Club Aurora, fièrement ancré à Cochabamba, est bien plus qu’une simple équipe du championnat bolivien. Il est l’incarnation d’une mentalité, une “équipe populaire” (equipo popular) dont l’identité s’est forgée autant dans la gloire de ses titres que dans l’amertume de ses relégations. L’histoire d’Aurora n’est pas un long fleuve tranquille ; c’est un récit passionné, marqué par une instabilité chronique et une ferveur qui confine parfois au dramatique. Comprendre ce club, c’est comprendre l’âme de ses supporters, l’une des communautés les plus intenses et colorées de Bolivie.
Pour saisir l’essence d’Aurora, il faut d’abord se pencher sur sa base de supporters, qui reflète la culture bouillonnante du football dans le pays. Le stade Félix Capriles, que le club partage avec d’autres équipes de la ville, se transforme en un véritable chaudron les jours de match. Les supporters boliviens, et ceux d’Aurora en particulier, sont réputés pour leur ferveur exubérante, bruyante et visuellement spectaculaire. L’ambiance n’est pas seulement sonore, elle est assourdissante. Un vacarme incessant de percussions, de cuivres (trombones et trompettes) et de mégaphones accompagne les 90 minutes de jeu, créant une pression constante sur l’adversaire.
Visuellement, les tribunes sont une explosion de couleurs. Les supporters déploient d’immenses “tifos”, des bannières géantes (banderoles) aux couleurs du club, et agitent des drapeaux dans des chorégraphies coordonnées. Une tradition locale bien connue est l’usage fréquent d’engins pyrotechniques (“bombes”), qui ajoutent des flashs lumineux et des détonations à l’atmosphère déjà électrique. Le chant est constant, rythmé par les tambours, avec des paroles qui ont souvent des racines historiques et culturelles profondes, exprimant la fierté locale et l’identité de Cochabamba.
Cette passion, malheureusement, possède une face sombre. La culture des supporters en Bolivie, à l’instar de celle d’autres pays sud-américains, est parfois marquée par la violence. Des affrontements entre groupes rivaux ne sont pas rares. L’histoire du football bolivien a été endeuillée par plusieurs drames, dont la tragédie survenue en 2014 au stade d’Oruro, où des affrontements lors d’un match entre San José et Oriente Petrolero ont entraîné la mort de 14 personnes et fait plus de 50 blessés. D’autres incidents, comme des bagarres de grande ampleur entre les supporters de Bolívar et de San José en 2013, ou des heurts avec la police à La Paz en 2019, illustrent les risques de cette ferveur incontrôlée.
L’histoire sportive d’Aurora est une véritable montagne russe, une succession de sommets glorieux et de chutes brutales. Le club a deux étoiles brodées sur son emblème, symbolisant ses deux titres de champion de Bolivie. Le premier sommet a été atteint en 1963, une année historique où l’équipe a remporté le championnat, se qualifiant ainsi pour sa première participation à la prestigieuse Copa Libertadores en 1964. Le deuxième titre, la deuxième étoile, ne viendra que bien plus tard, en 2008, marquant un retour triomphal au premier plan.
Mais cette gloire est toujours éphémère chez Aurora. Le club est un “ascenseur” notoire. En 1988, après la création de la ligue professionnelle bolivienne, l’équipe a connu sa première grande chute en étant reléguée dans la division inférieure. Ce fut le début d’une longue traversée du désert. La résilience est l’autre nom d’Aurora. Il faudra attendre 14 ans pour que l’équipe retrouve l’élite. En 2002, le club a remporté la finale de la Copa Simón Bolívar (la deuxième division de l’époque) contre Fancesa de Sucre, une victoire célébrée comme un titre majeur par des supporters enfin récompensés de leur loyauté. Après le titre de 2008, l’instabilité a de nouveau frappé : une nouvelle relégation en 2014, suivie, trois ans plus tard, d’un nouveau retour au sommet en 2017. Depuis lors, le club se maintient dans la première division bolivienne.
Le palmarès national reflète cette trajectoire en dents de scie, montrant un club capable du meilleur comme du pire. Voici un aperçu de ses principales réalisations :
- Championnat de Bolivie (2) : 1963, 2008
- Vice-champion de Bolivie (4) : 1960, 1961, 1964, 2004
- Champion de la Deuxième division bolivienne (2) : 2002, 2016-2017
- Finaliste de la Coupe Aerosur (2) : 2004, 2011
Sur la scène internationale, Aurora a représenté la Bolivie à plusieurs reprises, avec deux apparitions en Copa Libertadores (1964 et 2009) et quatre participations à la Copa Sud-américaine (2004, 2011, 2012, 2015).
Pour comprendre cette identité unique, il faut remonter à sa fondation. Le club a été officiellement enregistré le 27 mai 1935. Il est né de la passion d’un petit groupe d’étudiants de l’American Institute College. Ces jeunes se réunissaient sur la place Colón, alors connue sous le nom de « La Alameda ». Le ciel de ce jour-là, d’une beauté saisissante à l’aube, leur inspira le nom « Aurora ». Le premier conseil d’administration était présidé par Juan Cherutti, aux côtés de René Ruiz, Umberto Ferrel et Lobo. Des notables locaux, comme Timoteo Ferrer de la Fuente et Juan Iriarte, ont rapidement apporté leur soutien en tant que présidents d’honneur. L’histoire du club est aussi marquée par un progressisme social rare pour l’époque : la nomination de Lydia Geiler Tejada, une célèbre figure politique bolivienne, au poste de présidente, fut une première historique, celle de la première femme à diriger le club.
Le stade du club, l’Estadio Félix Capriles, est un monument de Cochabamba. Inauguré en 1938, il peut accueillir environ 32 000 spectateurs et porte le nom d’une légende du football national. L’effectif actuel de l’équipe est un mélange de talents locaux formés au club (Rodrigo Ramayo, Jair et Didi Torrico) et de “légionnaires” étrangers clés comme les Colombiens Osvaldo Blanco et Jair Reynoso, ou le Brésilien Serginho. La situation technique récente était particulière : l’entraîneur principal officiel est le Paraguayen Francisco Argüello, mais il était assisté par le célèbre Julio César Baldivieso. C’était une astuce réglementaire, car Baldivieso avait déjà dirigé un autre club dans la même compétition cette saison-là et ne pouvait donc pas apparaître officiellement comme l’entraîneur principal.
Aujourd’hui, Aurora tente de canaliser cette énergie débordante. Le club utilise les outils marketing modernes, est très actif sur les réseaux sociaux et s’engage dans des actions caritatives pour renforcer son lien avec la communauté. L’ensemble de l’engagement communautaire du club est à découvrir ici. Mais la passion pure resurgit lors des derbies locaux intenses contre San José, l’Universitario de Ciudad, et surtout lors du derby de Cochabamba contre leur rival de toujours, Jorge Wilstermann. Une victoire 2-0 contre ce dernier en février 2023 a, par exemple, provoqué un enthousiasme immense chez les supporters.
En fin de compte, Aurora incarne la mentalité explosive bolivienne. Spontané, instable, mais passionnément « populaire », le club continue d’écrire son histoire mouvementée, faite de batailles féroces et d’une loyauté indéfectible de ses fans.

